En France aujourd'hui, tout le monde est républicain. Cette formule est devenue une vérité première (et donc une erreur première pour paraphraser Bachelard). Bien sûr, il ne s'agit pas de pointer les quelques nostalgiques d'une royauté passée, dont bien peu en vérité rêvent à la restauration de l'Ancien régime et de son pouvoir monarchique. Il ne s'agit pas non plus de parler de ces groupuscules fascisants qui rêvent d'un retour du "Chef", qui est un roi d'opérette avec des camps de concentration pour condamner le rire. Il s'agit de se demander si ce que tout le monde appelle "républicain" en est véritablement un.
Dans un texte qui a fait date, Régis Debray posait deux alternatives : démocrate ou républicain. Pour le philosophe, il s'agit de deux conceptions divergentes de l'organisation des pouvoirs. Il y distingue ce qui fait l'originalité de la République française, notamment face au mode d'organisation des pays anglo-saxons. Le choix des termes : Républicain et Démocrate a un défaut. Pour ceux qui ne lisent pas ce texte, il rappelle le clivage politique des Etats-Unis d'Amérique, au risque d'un grave contresens, car dans la définition de Debray, le républicain américain reste un démocrate.
Quelle différence alors? L'un voudrait la démocratie, l'autre la République fut-elle non démocratique? Là encore, le choix des termes est porteur de confusions. Il s'agit d'une opposition entre deux manières d'aborder la démocratie, pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple (Lincoln). D'un côté, le républicain qui fait de l’État, le lieu d'exercice de ce pouvoir: la République. De l'autre, le démocrate qui tient à distance cet Etat pour laisser les citoyens s'organiser comme bon leur semble. Il en découle une vision de l'Etat unitaire d'un côté et fédéral, communautariste (le mot n'était pas encore en vogue) imprégné de la démocratie de marché de l'autre.
Le texte de Régis Debray permet de le deviner, mais lui ne l'affirme pas: ce qui distingue républicains et démocrates, c'est avant tout une vision différente de la Liberté. Mais conservons le suspense sur cette différence et écartons tout de suite, une idée qui a du se glisser inévitablement. La France pourrait-elle vraiment être une exception mondiale?
Originalité française, voilà une idée qui peut-être taxée d'arrogante. La France contre le reste du monde, le syndrome d'Asterix comme aiment à le dire certains écolos... et pourtant le républicanisme n'est pas Français, la France représente seulement une des expressions de celui-ci. A l'époque ou Debray écrit ses lignes, la seule. Aujourd'hui, certains régimes latino-américains hésitent entre le républicanisme, le marxisme léninisme et la démocratie à l'américaine. Gageons qu'ils inventent eux aussi leur originalité. Il faut aussi rendre comme Debray justice aux Suisses d'avoir en la matière été les premiers. Quid alors des allemands, espagnols, italiens, norvégiens, indiens...Force est de constater que leurs systèmes sont aussi originaux, mais tellement démocrates. Pour le reste, il suffit de se rendre compte comme Machiavel qu'il existe deux types de régimes: les principauté, ou un seul exerce le pouvoir et les républiques.
Seconde question, la France est-elle une république dominée par les républicains ou par les démocrates? La lente évolution que le philosophe pressent s'est poursuivie et les démocrates sont aujourd'hui au pouvoir depuis plus de trente ans. Qu'ils soient de droite ou de gauche imposants un alignement sur le modèle anglo-saxon sur fond de construction européenne. La constitution se modifie lentement, tandis que l'Etat qui faisait la République perd peu à peu prérogatives et services publics. On s'aligne en conservant une forme d'arrogance, qui n'est qu'un succédané d'indépendance.
Reste, cette idée étonnante: le républicanisme. L'idée née aux Etats-Unis sous la plume de l'irlandais Philip Pettit, ou plutôt à Florence si on croit le professeur de Princeton et ses acolytes: l'anglais Quentin Skinner, le Français Fabien Spitz, le Français Denis Collin qui a contribué à faire connaître la pensée des précédents. Pour le républicanisme, le premier est sans conteste Nicolas Machiavel, auteur du Prince, mais également des discours sur la première décade de Tite-Live (extraits). Viennent ensuite des penseurs tels l'anglais Harrington (Commonwealth of Oceana), Montesquieu. Un temps, le républicanisme prend aux Etats-Unis, puis disparaît comme le montre Petit. C'est finalement en France qu'il réapparaît, mais sans lien direct avec tous ces penseurs (tous s'entend au sens de tous ensemble).
Machiavel n'est pas un idéologue, il s'en défend d'ailleurs comme le rappelle cette citation du Prince: "Bien des gens ont imaginé des républiques et des principautés telles qu’on n’en a jamais vues ni connues. Mais à quoi servent ces imaginations ? Il y a si loin de la manière dont on vit à celle dont on devrait vivre, qu’en n’étudiant que cette dernière on apprend plutôt à se ruiner qu’à se conserver ; et celui qui veut en tout et partout se montrer homme de bien ne peut manquer de périr au milieu de tant de méchants."
Le Florentin élabore une pensée, composée de discours, remarques, aphorismes pour lequel Quentin Skinner a dessiné les grandes lignes de force, l'idée de Fortune, de Virtu, le sens de l'intérêt général. Petit, lui, fait de Machiavel le premier a avoir conçu la Liberté comme non domination. On cite souvent ce passage des discours sur la première décade de Tite Live comme la marque de cette intuition:
"A ne considérer que ces deux ordres de citoyens : les Grands et le Peuple, on est obligé de convenir qu'il y a, dans le premier, un grand désir de dominer; et dans le second, le désir seulement de ne pas être dominé, par conséquent plus de volonté de vivre libre."
Ce concept va être effacé par la dialectique définie plus tard par Benjamin Constant entre la liberté des anciens et celle des modernes. Ces deux définitions contradictoires de la Liberté éclipsent l'intuition machiavélienne au point qu'on présente souvent le triptyque français "Liberté, égalité, fraternité" ou les institutions françaises qui en découlent comme une volonté de réconcilier ces deux définitions (voir par exemple le Que sais-je consacré à la devise).
La Liberté des anciens (en référence à Athènes) est une liberté positive. L'Homme y est libre car il participe à l'élaboration des lois, très souvent au moyen de la démocratie directe. Ces lois qui lui imposent des limites sont le fruit de sa liberté. Il est a égalité avec les autres citoyens à la fois pour voter la loi (un homme, une voix) et dans l'application de cette même loi. Orwell dans sa "ferme des animaux" ironise sur cette forme de démocratie qui peut devenir la tyrannie de la majorité. Assemblés dans la ferme, les animaux sont dominés par Napoléon qui fait donner de la voix aux moutons. Denis Collin rappelle à juste titre que cette forme de démocratie n'a pas duré longtemps (commune de Paris, expériences de la guerre d'Espagne...) et que la tyrannie de la majorité est souvent devenue la tyrannie d'un seul (Staline, Mao...). Est-il besoin de citer les partis qui font leur cette Liberté des anciens?
La liberté des modernes est une liberté négative (elle se définit par une négation). Elle au cœur du libéralisme et de ses dérivées. L'Homme est libre, dès lors que personne ne vient s'ingérer dans ses affaires privées. C'est la Liberté des démocrates: Dieu pour tous et chacun son business. La référence a Dieu n'est d'ailleurs pas anecdotique si on suit Régis Debray dans le texte pré cité. Avec un Dieu commun (ou une Reine), les citoyens sont réunis symboliquement. Cette liberté n'est pas pas licence.
Cette Liberté aime le contrat d'homme à homme, l’État quand il existe a tout juste le pouvoir de faire respecter la parole donnée. Rawls et sa théorie de la Justice essaie de penser dans cette liberté, une forme de justice sociale. Le principal défaut de cette Liberté des modernes est de mettre sur un pied d'égalité théorique le fort et le faible. Le salarié qui signe un contrat avec son patron est-il son égal? Surtout si le patron, comme l'entreprise est sa propriété, peut décider de préserver sa liberté en imposant sa loi. Le fort est libre de partir ailleurs s'il veut produire moins cher.
La Liberté comme non domination est également une liberté négative (elle se définie comme l'exact opposé de l'esclavage). Elle pose donc qu'un homme est libre s'il n'est pas soumis à l'arbitraire de quelqu'un. On y retrouve une part de la liberté des modernes, mais en ne traitant pas d'égal à égal le faible et le fort. On y trouve l'importance de la Loi et du vote présent dans la Liberté des anciens, puisque selon le mot de Lacordaire "entre le fort et le faible...c'est la loi qui affranchit et la liberté qui opprime" (Lacordaire pense à cette liberté des modernes). La différence entre les deux systèmes repose sur un pivot: l'Etat et sur son contrôle seul garantie que cet État ne devienne pas à son tour un tyran.
Un républicain n'est donc pas un démocrate au sens ou l'entend Debray. Il ne croit pas à la Liberté des modernes car elle est synonyme de domination des puissants sur les autres. C'est avant tout quelqu'un qui est attaché à la Liberté comme non domination. Le hasard fait que la France a approché cette vision de la Liberté comme non domination, mais qu'elle s'en éloigne sous le coup d'une partie d'elle-même. Et vous, vous en êtes?
